Le Grand Amour
Depuis deux semaines, Bill se tient à l’écart (c’est le moins qu’on puisse dire). Dans le calme de sa chambre verte aux murs verts, sur le brocart vert pâle de son grand lit, étendu sur la galaxie de brûlures de cigarette accumulées au cours des deux dernières années vécues dans cette chambre du 9e étage de l’immeuble Whiteman House de la Center Avenue à Fort Lee, New Jersey.
Cette chambre est la sienne et je partage le grand lit. Il s’y couche à gauche et moi à droite. Il somnole, sans dormir. Je ne l’ai pas encore vu dormir. Je suis ici depuis près de six mois, à veiller sur ce qui se passe.
Ma présence suffit.
J’ai conscience que la mort soit présente à tout moment. Elle habite cette chambre, telle une ombre attendant que surgisse la lumière, pour en intensifier le contraste. J’ai préparé pour Bill un pamplemousse, son fruit préféré, en guise de réconfort. Je vis une situation délicate. Je tente de mettre de la musique, un des albums de Bill accompagné de Jim Hall. Bill décide de sortir du lit afin d’obtenir un rendez-vous dans une nouvelle clinique de méthadone du centre-ville. Il est très préoccupé du fait que le Dr Nyswander réduise sa dose de méthadone sans sa permission.
Je m’en remets à Joe LaBarbera, le batteur de Bill, qui vit avec nous depuis l’engagement que Bill a pris au Fat Tuesday la semaine dernière. Un autre pianiste a dû le remplacer au cours de la semaine, parce que Bill a failli percuter le mur d’une voie souterraine de l’autoroute Eastside, alors que j’occupais le siège du passager. Je crois que quelqu’un nous a ramenés à la maison. Il s’agissait peut-être de Joe. Sa présence à la maison a été fantastique puisque, comme je l’ai dit, j’étais vraiment en mauvaise posture à ce moment.
Nous aidons Bill à traverser le vestibule jusqu’à sa Monte Carlo de couleur bordeaux. Bill se glisse sur le siège arrière; Joe et moi prenons place à l’avant. Joe nous conduit en ville à l’adresse que Bill nous indique.
Alors que nous circulons, Bill remarque une femme ravissante et fait ce commentaire : “Ce doit réellement être la fin, parce que je ne ressens rien pour cette femme”.
Nous rions – voici à nouveau le vieux tour de corde. Je suis toujours étonnée de voir la facilité avec laquelle il peut littéralement quitter son corps et se ressaisir juste au bon moment. Boom.
Je saisis alors l’occasion que cela m’inspire pour aborder ses déboires financiers : “Hé! Bill, que dirais-tu si on organisait un concert bénéfice à ta mémoire? ”
Il me répond : ” Tu veux dire un hommage, alors que je suis toujours vivant, ma chère. ”
Cette répartie nous arrache un sourire crispé, tandis que Bill commence à cracher du sang. Bientôt, un flot continu de sang sort de sa bouche pendant qu’il nous guide vers le Mount Sinai Hospital.
“Appuie sur le klaxon, Joe. Montre-leur qu’il y a urgence” insiste-t-il.
Je me sens contrainte de veiller sur lui alors qu’il dirige Joe. Ses yeux me communiquent ses peurs. Je veux lui dire à quel point j’ai besoin de lui et que tout n’est pas terminé.
Il m’avoue : ” Je crois que je vais m’écrouler ”.
Je n’aurais pas pensé que quelqu’un puisse perdre autant de sang.
Arrivés à l’urgence, Joe et moi sortons Bill de la voiture et nous le transportons à l’hôpital. Son sang se répand partout et laisse des traces dans la salle d’attente. Nous le déposons sur un lit dans la salle d’urgence et une flopée de médecins et d’infirmières le prennent en charge.
Je suis confinée à la salle d’attente. Remplie d’inquiétude, je m’y assieds en observant le concierge s’approcher et éponger les forces vives de Bill. Une infirmière se présente et décrit l’état de Bill, d’une voix rassurante, comme s’il s’agissait d’un saignement de nez qu’il faudrait tout simplement cautériser.
La femme assise près de moi ajoute que son mari a vécu une expérience très semblable et elle en fait une description détaillée. Je n’arrivais pas à saisir ce dont ils parlaient. Je pensais au sang répandu et à la veste de Bill, posée sur mes genoux.
Puis Joe est revenu et un jeune médecin s’est approché et nous a escortés jusqu’à un petit bureau.
“ Nous n’avons pas été en mesure de le sauver “, dit-il.
J’ai regardé Joe en disant : ” Tout cela me donne une impression de déjà-vu. Je suis venue ici auparavant ”.
Arrivée à un tel point, je suis en état de choc, je ressens une forte poussée d’adrénaline. Joe fait quelques téléphones. Il appelle Helen Keane, l’agent de Bill, ainsi que Marc Johnson, son bassiste.
Personne ne m’a fait voir le corps. Des années plus tard, j’allais rêver que Bill n’était pas vraiment mort, mais qu’il avait planifié une esquive, en quelque sorte. C’est pourquoi il nous est si facile de poursuivre notre relation puisque, pour moi, il n’est pas mort.
Pas vraiment.
Pas du tout.
Je ne l’ai jamais quitté, il est éternel.
Translation by Mario Paradis
Mario Paradis has been playing the piano since he was 4. Teacher and translator, his latest cd, called Moon Songs, is dedicated to Bill Evans, his favourite pianist.
